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"Notre objectif était de rendre compliqué le piratage"
Le patron de la FNAC, qui a présidé la mission sur la lutte contre le téléchargement illicite, estime dans un chat sur Le Monde.fr qu' "il n'est pas trop tard" pour contrer le piratage.
Charles : N'aurait-il pas été plus judicieux d'associer tous les représentants de l'industrie musicale à cette mission, à savoir, les vendeurs de disques, les maisons de disques, les labels indépendants, les personnalités du monde du disque, les consommateurs, les FAI, les sites Internet de musique, de faire une table ronde afin d'apporter des solutions globales et plus abouties que celles proposées par le patron de la Fnac qui ne représente finalement qu'une industrie en perte de vitesse ?
Denis Olivennes : C'est exactement ce qu'on a fait. En l'occurrence, ce n'est pas le patron de la Fnac qui a fait ses recommandations. J'ai entendu tous les acteurs de la filière musicale, tous les producteurs, toutes les sociétés d'auteurs, les associations de consommateurs, les FAI... Les mesures qui ont été proposées ont été signées par tous les représentants de la musique, du cinéma, de l'audiovisuel. La méthode choisie a donc été exactement celle que vous suggériez d'utiliser. Ce sont deux questions de nature différente.
jdb75 : Est-ce que le téléchargement ne permet pas de quantifier un phénomène qui existe depuis la création de la cassette audio mais qui n'était pas quantifiable ? De plus n'est-il pas hypocrite de vendre des CD et DVD vierges taxés par ailleurs et de condamner le téléchargement ?
Denis Olivennes : Non, le phénomène Internet n'est pas comparable avec ce qui s'est passé au moment de la cassette. La cassette audio permet effectivement de copier une musique, mais si l'on voulait le faire à une large échelle, cela coûtait beaucoup d'argent, prenait du temps, et la qualité se détériorait. Ce qui se passe avec le piratage sur Internet, c'est qu'instantanément on peut copier des milliers de titres, et on peut les adresser à des milliers d'internautes. Et cela se traduit par l'effondrement, partout dans le monde, de l'industrie de la musique.
La deuxième question porte sur les taxes sur les DVD et les CD vierges. Il y a une particularité en France, c'est ce qu'on appelle la "taxe pour copie privée". En France, on a le droit de copier si c'est destiné au cercle de famille, comme on dit. Dans la plupart des autres pays, même ça n'est pas autorisé. Donc la taxe sur les CD et DVD vierges vise à compenser cela. Mais quand on copie sans les avoir achetés des centaines et des centaines de titres et qu'on les adresse à des milliers et des milliers d'internautes, cela ne peut pas être couvert par cette taxe. Il faudrait une taxe d'un montant bien, bien supérieur pour couvrir cela.
olivier : On peut franchement douter que vos propositions puissent inquiéter ceux qui téléchargent. N'aurait-il pas mieux fallu repenser le mode de rémunération des artistes et tout le modèle économique de la culture ? Je pense bien sûr à la licence globale...
Denis Olivennes : Moi, j'ai tendance à me méfier de la géniale invention française à laquelle personne n'a songé : le procédé Secam en télévision, le D2 Mac Paquet, la filière Graphite Gaz pour le nucléaire, le Minitel, toutes ces inventions géniales, dont on était les seuls à s'ébahir et dont on était persuadés que le monde les adopterait très vite. Aujourd'hui, il n'y a aucun consensus sur la licence globale. Les artistes y sont défavorables, les sociétés d'auteurs y sont défavorables, les producteurs de musique y sont défavorables, les fournisseurs d'accès Internet y sont défavorables, tout simplement parce que c'est extraordinairement compliqué à mettre en œuvre, et probablement source d'extrême injustice entre les artistes. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas des formules de forfait ou d'abonnement. Elles commencent à se développer d'ores et déjà. Mais je ne crois pas qu'on puisse rompre avec l'idée qu'il doit y avoir un lien très fort entre les revenus d'un artiste et la consommation de ses œuvres.
Vincent : Que pensez-vous des propos du président et directeur de la Warner, Edgar Bronfman, qui déclarait au début du mois : "Nous nous sommes trompés… nous avons cru que notre contenu se suffisait à lui-même. Nous avons pensé que notre business ne serait pas affecté par le monde de l'interactivité, de la connexion permanente et du partage de fichiers. Nous avons eu tort, comment ? En restant immobiles ou en avançant trop lentement, nous sommes rentrés en guerre avec les consommateurs en refusant de voir ce qu'ils désiraient et le résultat est qu'ils ont gagné".
Denis Olivennes : Je partage assez complètement cet avis. C'est vrai que le monde de la musique aurait dû réagir beaucoup plus tôt qu'il ne l'a fait. Il aurait pu par exemple se mettre d'accord sur un standard unique de DRM pour que les fichiers achetés légalement puissent être utilisés par le consommateur sur l'appareil de son choix. Il aurait pu numériser plus vite ses catalogues. Il aurait pu baisser plus fortement les prix. Il aurait pu développer plus vite des formules d'abonnement. Etc. Mais je ne crois pas que Bronfman ait voulu dire qu'il trouvait le piratage une bonne idée. Je ne suis pas d'accord pour dire qu'il est trop tard.
sophie : Le conflit entre la responsabilité de résiliation des abonnements incombant aux FAI et leurs intérêts commerciaux a de quoi rendre sceptique sur l'efficacité d'une telle mesure. De plus, ne s'agit-il pas là d'une dérive certaine vers la privatisation de la justice ?
Denis Olivennes : Non, précisément, le rapport exclut que les FAI prennent quelque décision que ce soit de leur propre chef. Les FAI n'auront qu'une seule fonction : mettre en œuvre des décisions qui auront été prises par les autorités indépendantes, sous le contrôle du juge. Et dans le respect des principes généraux de protection des individus, du droit français, comme ceux qui figurent par exemple dans la Loi informatique et libertés. On a pris dans cette mission un soin scrupuleux de respecter tout cela précisément pour éviter la création d'une police d'Internet ou, pire encore, d'une police privée d'Internet. Il y a un dispositif qui a été voté il y a deux ans qui est de nature pénale, qui passe par les juges de droit commun, et qui prévoit jusqu'à cinq ans de prison et 300 000 euros d'amende. Cette voie répressive va être réservée, bien évidemment, à ceux qui piratent des milliers et des milliers de titres.
Posté le 28 novembre 2007 par Jeremy Amiot
- source Le Monde Informatique
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